Le passé des bâtiments communaux et des 15 et 17 rue de la Mairie.
Odile FERNANDEZ-HERAUD - Publié au bulletin municipal n° 60 de juin 2010
La mère Supérieure Angélique Arnauld abbesse de l’abbaye de Port-Royal des Champs fit construire le Manoir, (école mixte actuelle) et les diverses maisons de la rue de la mairie au 17ème siècle. Les fonctions de ces bâtiments étaient, pour le Manoir de loger les hôtes laïques de l’abbaye qui ne pouvaient pas y rester, et les autres habitations étaient réservées aux artisans, hommes et femmes de peines qui travaillaient pour l’abbaye. Le bâtiment dont on va parler était de ces derniers. Le N° 15 abrita l’école des petites filles du villages et le N° 17 le presbytère dont il sera question plus tard. C’était la plus grande construction du village après le manoir.
Après la révolution de 1789, quand les biens de Port-Royal furent vendus comme « biens nationaux », ils furent achetés par une madame DESPREZ qui les rétrocéda en même temps que tous les bâtiments afférents à l’abbaye.
Monsieur Louis Silvy, très riche, fort instruit et très attaché à l’esprit de Port-Royal lui acheta tous ces biens (bâtiments et terre). Il habita Saint-Lambert de longues années, devint maire du village et fonda en 1824 une école pour les garçons de Saint-Lambert et des villages alentours. Ce fut le pensionnat SILVY jusqu’en 1972. La commune racheta le manoir et rouvrit l’école mais sans internat. Le statut d’école libre devint laïc mais toujours mixte.
Revenons au 19ème. siècle. Pour les filles, il n’y avait rien, personne ne s’occupait de leur instruction. Louis SILVY installa une école pour elles au N° 15 de la rue (la numérotation actuelle est contemporaine), ceci en 1840. Ce bâtiment était assez grand pour recevoir une quinzaine d’élèves et dans le bâtiment contigu au N° 17 un logement pour le curé, ce fut le presbytère. Monsieur SILVY se retira à Port-Royal dans la maison du gardien des ruines de l’abbaye, il y mourut en 1847. Il repose actuellement dans le cimetière de Saint-Lambert.
À une époque beaucoup plus récente, vers la fin des années trente, une petite fille de Paris fut très malade, très, très malade. Elle ne pouvait ni se lever, ni manger et souffrait le martyr. Après trois opérations de la tête, elle fut considérée comme sauvée et on la transporta chez sa grand-mère à : « Le Bocage » sa résidence à Saint Lambert, au bon air de la nature des bois et des champs. Le chirurgien venait tous les jours de Paris, lui prodiguer ses soins. Les mamies locales lui apportaient mille petites gâteries, d’autres lui racontaient de belles histoires. Enfin elle reprit quelques forces et réapprit à marcher ! ... Pensez un peu ! …
Pendant toutes ces semaines, ces mois d’immobilité forcée elle n’avait pu suivre l’enseignement des enfants de son âge, à part lire et écrire. Alors dès qu’elle put se lever, on l’inscrivit à l’école des filles du village. Ah ! Cette école de Saint-Lambert ! Tout lui sembla lumière, soleil et joie de vivre.
Vous l’avez deviné, la petite fille de sept ans, c’était Moi !
Je fus accueillie avec grande affection et chaleur par la maîtresse, mademoiselle ROUME ainsi que par de grandes filles qui s’appelaient Hélène, Monique, Paulette, Annie !... Certaines dirent « attention c’est du verre, il ne faut pas la toucher, elle se casse ». Toutes me protégèrent.
Dans la classe aux grosses poutres plus que centenaires (XVII °S.) des hautes fenêtres et des portes ouvraient sur une cour-jardin plantée d’herbes, de fleurs et de grands arbres. Au fond il y avait un jardin potager jusqu’à un grand mur percé d’une porte pour accéder à l’Église. (elle existe encore).
Sur le mur du fond de la classe, il y avait un grand tableau noir où l’on écrivait à la craie blanche. Devant, se trouvait une estrade où la maîtresse avait son bureau d’où elle pouvait voir toutes ses élèves. Les petites devant, les grandes (12 à 13 ans) derrière. Dans l’axe du mur et tout en haut, régnait un grand crucifix orné de buis (un peu poussiéreux) qui semblait sourire aux enfants.
La maîtresse, Mademoiselle ROUME, était pour moi une personne toute souriante, aux cheveux blancs frisés, habillée en noir des pieds à la tête. A sa taille ceinte d’une chaînette ou d’une cordelière, pendait un trousseau de grandes clés qui cliquetaient à chacun de ses mouvements. Elle donnait, confiance mais respirait la rigueur et inspirait le respect. Le matin, nous attendions l’heure de la rentrée dans la cour-jardin en jouant, puis au son du claquoir que Mademoiselle agitait, nous nous rassemblions très vite en rang par deux et rentrions dans la classe vers nos places respectives. Nous avions chacune notre place, deux par deux à des petits bureaux à abattants avec des encriers en porcelaine, à l’époque on apprenait à écrire avec une plume « sergent-major » de préférence et de l’encre violette.
Moi la petite en supplément, j’avais une petite table en retrait sur l’estrade de la maîtresse. Ah ! Je revois encore les élèves, en tabliers beiges, debout les bras croisés, attendant en silence le signal de la prière, puis l’ordre de la maîtresse pour s’asseoir ! Discipline, discipline ! Dehors, deux grands chiens noirs semblaient nous surveiller par les fenêtres.
Tout ceci est ancien, mais j’entends encore le récit de la prière, le bruit des pupitres que l’on ouvre et ferme, je sens l’odeur de l’encre et des crayons que l’on taille et je vois notre maîtresse à la voix claironnante dont je suis à présent, très probablement la seule à me souvenir ainsi que de mes grandes petites amies, Hélène, Paulette, Simone, Monique, etc… Et moi j’étais comme tétanisée : j’écoutais, je suivais, je regardais !... Je n’avais que sept ans !... Et j’essayais d’apprendre ! Difficile, difficile ! Alors il fut décidé que pendant les grandes vacances, Mademoiselle me suivrait tous les matins pour pallier à mes lacunes. A cette époque les grandes vacances duraient du 14 juillet au 1er octobre.
Avant, il y eut la distribution des prix ! Dès le début de juillet, on préparait la cérémonie. Les grandes aidaient mademoiselle à décorer la classe : fleurs en papier, girandoles, dessins d’élèves et tout ce qui était possible de coller et de suspendre aux murs et au plafond. Les piles de livres rouges à tranches dorées furent placées sur le bureau de la maîtresse. On répétait les chants traditionnels y compris les chants patriotiques. Au jour dit, les parents apportaient gâteaux et sucreries. Les petites filles étaient habillées comme pour un mariage, coiffées avec de jolis rubans. Tout le monde était « sur le pont » et sur son « trente et un ». Excité et anxieux de savoir quel prix lui serait attribué.
Les invités arrivèrent, s’assirent aux places qui leur étaient attribuées. Il y avait Monsieur BARBU, le maire, le COLONEL son frère, Louise FAURE-FAVIER, aviatrice, écrivain et généreuse donatrice, le directeur du pensionnat SILVY, Pauline ma grand-mère, les demoiselles DOULST et autres généreux donateurs.
Après mille civilités, diverses récitations, chants et présentation des œuvres des élèves, mademoiselle ROUME annonça très cérémonieusement les prix. Prix d’excellence, prix d’honneur, de français de calcul, d’histoire et de géographie etc…furent distribués aux heureuses récipiendaires. Toutes les petites filles avaient un prix ! Chacune se levait à son nom, se présentait devant l’aréopage qui applaudissait fortement, complimentait l’heureuse élue et monsieur le maire Président remettait les cadeaux. Après un lourd silence demandé par la maîtresse des lieux, on m’appela pour me remettre un prix. Je n’en méritais pas tant.
Odile : Prix de PERSÉVÉRANCE !...
Quelle trouvaille, qui avait trouvé cela ? J’étais récompensée et encouragée.
Quelle émotion, j’en frisonne encore après plus de soixante-dix ans. Il faut dire que le retard pris par la maladie avait été rattrapé en quelque mois grâce à cette vénérable institutrice. J’avais appris mille choses dont la principale était l’affection de la maîtresse, l’amitié et la gentillesse de celles qui devinrent pour moi des amies pour la vie.
Voilà, j’ai livré à votre sagacité quelques pensées toutes pailletées de lumière et de soleil qui hantent encore mon esprit quand je pense à ma « Belle petite école de Saint-Lambert » qui m’a tant aidée et que j’ai tant aimée.
**************
Le passé des bâtiments communaux et des 15 et 17 rue de la Mairie.
Odile FERNANDEZ-HERAUD - Publié au bulletin municipal n° 61 de janvier 2011
Dans notre numéro précédent, Odile nous racontait son enfance à l’école de St Lambert, et comment elle avait eu son « Prix de Persévérance » il y a près de 70 ans …
Dans la partie contigüe de l’école des Filles, c’était le Presbytère et habitation de M. le Curé. Celui-ci était moine missionnaire Capucin ; il avait beaucoup voyagé et racontait mille histoires passionnantes. On entrait dans une grande cuisine pièce à tout faire dont le meuble principal était une énorme cuisinière en fonte reliée au conduit de fumée par un tuyau en ferraille tout « tortillonné » ! Derrière, il y avait le bureau de M. le Curé, où l’on n’entrait que sur son invitation : là tout respirait la prière, le recueillement et l’austérité.
Sa gouvernante, dame d’âge canonique, faisait tout : le ménage, la cuisine, la blanchisserie et de plus … tenait l’harmonium à l’église pour toutes les cérémonies, donnait des cours de piano, et faisait chanter la chorale ! Au fond de l’entrée, il y avait un escalier de bois qui desservait le 1er étage réservé à l’habitation du Père et de Madame Dulit, la gouvernante, qui portait toujours un chapeau de paille noire décoré de petites fleurs au printemps, de cerises en toc en été, et de feuilles mortes en hiver.
Les jours des fêtes des Rogations et de la Fête Dieu, de grandes processions avaient lieu dans le village et dans les champs. De grands reposoirs étaient dressés devant les portails de l’École des Filles et du Presbytère, tous tendus de draps blancs décorés de mille fleurs, de cierges, de lys dorés, autres candélabres et ostensoirs. Et l’on chantait ! …
À la mort du Père Demaria en 1947, plusieurs prêtres se succédèrent dans le Presbytère. Ils l’entretinrent tant bien que mal mais le bâtiment restait dans son état un peu … vieillot. La société de Port Royal, qui était propriétaire depuis la mort de M. Silvy, le fit habiter, ainsi que l’École des Filles par plusieurs de ses membres : finalement ce fut la Commune qui acheta l’ensemble des bâtiments et du terrain.
Finie l’école (les petites filles allèrent au Manoir avec les garçons et l’enseignement fut laïc), fini le brave Curé qui laissa un souvenir impressionnant à tous ceux à qui il portait des pommes de terre qu’il cultivait, ramassait du bois pour les vieux pendant la guerre pour se nourrir et se chauffer, avec de temps en temps, un perdreau, un faisan ou un lapin !!! Et il chantait d’une voix de stentor, pas seulement à l’Église mais dans les champs ! Mlle Roume repose dans le cimetière, Madame Dulit a rejoint sa famille et le Père Demaria, très regretté, dort à l’entrée de notre cimetière.
Deux personnalités remarquables, toutes deux consacrées à la vie des autres, ont donc imprégné les murs de leur esprit et de leur aura.
Et que le charme de cette petite tranche du passé de ce bâtiment École / Presbytère demeure …
Et l’on chantera encore ! Ensemble !
Laisser un commentaire