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Accueil » Coronavirus : Crise de maire

Coronavirus : crise de maire

Ils pallient les carences de l'Etat pour se procurer des masques et des tests, souvent sur leur propre budget. Aujourd'hui encore, l'exécutif mise sur eux pour mettre en œuvre le déconfinement. Accusés d'en faire trop, ou pas assez, les maires subissent une pression maximale.

LES ECHOS.FR - Nathalie Silbert - 29 avr. 2020

 

Depuis le début de l'épidémie du Covid-19, ils sont sur tous les fronts : au plus proche du terrain, les maires prennent les choses en main, même sur des sujets qui ne relèvent pas de leurs compétences. « Comme l'achat de masques », pointe André Laignel, vice-président de l'Association des maires de France. A la tête d'une commune, petite ou grande, nombreux à avoir été réélus au premier tour le 15 mars, ils se retrouvent aux premières loges pour mettre en musique les annonces gouvernementales, pas toujours claires ni précises. « Notre relation avec l'Etat, on la voudrait harmonieuse. Elle est chaotique », regrette celui qui est aussi maire PS d'Issoudun depuis quarante-trois ans.

 

« Sur beaucoup de sujets, nous sommes obligés de prendre des décisions rapidement, en essayant d'être cohérents avec des messages nationaux souvent contradictoires », renchérit Gaël Perdriau, le maire LR de Saint-Etienne. Ainsi en va-t-il de l'organisation des marchés de plein vent, un jour interdite, le lendemain susceptible d'être autorisée par dérogation.

 

Sur beaucoup de sujets, nous sommes obligés de prendre des décisions rapidement, en essayant d'être cohérents avec des messages nationaux souvent contradictoires. Gaël PERDRIAUMaire LR de Saint-Etienne

Tous espèrent que le confinement se terminera mieux qu'il n'a débuté. L'exécutif mise sur eux pour cette nouvelle étape, où il faudra rouvrir des écoles, distribuer les masques, faire respecter les règles sanitaires, etc. Mille sujets qui imposent de se trouver au plus près de la population. Le « couple maire-préfet » doit être au cœur du dispositif pour sortir de la crise, martèle Edouard Philippe.

 

Entorses aux restrictions

Pour eux, tout a commencé avec l'instauration du confinement. Mesure lancée depuis Paris par un arrêté ministériel que les élus locaux - du Nord au Sud de la France, en passant par le bocage vendéen - ont dû mettre en œuvre, coûte que coûte.

Les premiers jours, les entorses à la règle se sont multipliées. « Le message était ambigu : l'activité physique à l'extérieur était autorisée, mais les parcs fermés », rappelle Nathalie Appéré. Pour la maire socialiste de Rennes, le principal point noir reste celui des territoires où prospèrent les trafics de stupéfiants. « Avec le confinement, ils se sont déplacés. Et cela s'accompagne d'une montée des violences et des tensions », relève-t-elle. La police municipale n'a eu la possibilité d'intervenir en renfort de la police nationale qu'après la déclaration de l'état d'urgence sanitaire, le 24 mars.

Avec le confinement, les territoires où prospèrent les trafics de stupéfiants se sont déplacés. Et cela s'accompagne d'une montée des violences et des tensions. Nathalie APPERE Maire PS de Rennes

Pour faire respecter le confinement, plusieurs élus ont même pris des arrêtés instaurant un couvre-feu. Premier à tirer, Christian Estrosi, le maire LR de Nice, est allé plus loin : malgré l'opposition de la Ligue des droits de l'Homme, il a obtenu l'autorisation de faire démarrer son couvre-feu à 20 heures, au lieu de 22 heures, dans neuf quartiers populaires.

 

A la recherche de masques

A Sète, comme dans d'autres hauts lieux touristiques, c'est l'afflux massif de vacanciers, venus chercher le soleil et les plages de sable fin pendant le week-end de Pâques, que François Commeinhes, le maire DVD, a cherché à endiguer. Pour cela, il a organisé un contrôle renforcé aux entrées de la ville. Initiative arrêtée net par le préfet. « Il y a eu une mauvaise interprétation de la mesure, mais on fait avec les moyens du bord », maugrée-t-il.

Pour les édiles, l'autre grande affaire est la recherche de matériels de protection : masques, surblouses, gel hydroalcoolique. Faute d'être approvisionnés par l'Etat, lui-même en situation de pénurie, ils doivent prendre les devants et se lancer dans la course avec les moyens du bord. Dans un premier temps, pour trouver les masques FFP2 nécessaires aux soignants et équiper les personnels municipaux (agents de la collecte, de la propreté, etc.). Aujourd'hui, pour préparer le déconfinement et répondre à la demande des citoyens en attente de masques. La plupart du temps, les entreprises locales sont mises à contribution pour fabriquer les produits manquants. A Saint-Etienne, trois sociétés - Thuasne, spécialisé dans le textile médical, Neyret (rubanerie) et Jaboulet (bonneterie) - se mobilisent pour la fabrication de masques. « Pour l'instant, ce sont les collectivités locales qui paient », souligne Gaël Perdriau.

 

Ils « l'auront pour leur pomme ! »

« On supplée aux carences de l'Etat, lâche Philippe Saurel, le très médiatique maire divers gauche de Montpellier. Mais on est totalement livré à nous-mêmes. Que les maires soient obligés de courir après des masques dans le monde entier, c'est anormal ! »

Quand vous savez pertinemment que l'Etat ne peut pas faire face, vous allez chercher partout les matériels qui font défaut ! - Christian ESTROSIMaire de Nice

André Laignel enfonce le clou. « La politique sanitaire ne relève pas des maires. C'est à l'Etat d'acheter des masques et des tests. » « Nous sommes capables d'organiser la logistique, à condition qu'on nous donne les moyens financiers et les garanties juridiques pour qu'on ne se retrouve pas en responsabilité à la place de l'Etat », ajoute-t-il, certain que les maires qui acquièrent des masques sur leurs deniers « l'auront pour leur pomme ».

Pragmatique, Christian Estrosi a choisi de faire fi de ces considérations. « Quand vous savez pertinemment que l'Etat ne peut pas faire face, vous allez chercher partout les matériels qui font défaut », explique celui qui a été ministre à trois reprises dans le passé. Neuf cent mille masques commandés pour la baie des Anges, dont une partie mise à disposition des petites communes limitrophes. « Cela sera financé sur le budget de Nice. On fera des arbitrages budgétaires ensuite », dit-il. L'élu, qui a lui-même été infecté, a aussi lancé une politique de dépistage massif dans sa ville, en s'appuyant sur des laboratoires locaux et l'IHU de Marseille dirigé par le Pr Didier Raoult. Et d'égrener : « Environ 20.000 tests PCR et 8.000 tests sérologiques ont été réalisés », même si ces derniers n'ont pas encore reçu l'homologation officielle… Résultat : 7.500 agents municipaux ont été testés.

 

Situation de détresse

En parallèle, les maires ont dû gérer la détresse des plus démunis. « Cela nous a conduits à revoir notre organisation », indique Nathalie Appéré. Migrants, sans-abri, etc. : « Tous ceux qui ne pouvaient pas se confiner ont été mis à l'abri », poursuit la maire de Rennes.

Les associations ont été mobilisées pour livrer des repas au domicile des plus âgés, distribuer des paniers alimentaires aux plus démunis. « Le nombre de familles qui viennent a doublé », observe, au Secours populaire de Saint-Etienne, Dominique Roche. Pour assurer la « distanciation sociale », les colis ont remplacé le libre-service, la prise de rendez-vous est devenue obligatoire… La vente de livres, meubles, vêtements, dont l'association tire ses revenus, a en revanche été stoppée.

 

Désastre économique annoncé

D'ores et déjà, les édiles voient arriver le désastre économique dans leur commune. A Nice, l'addition s'annonce salée : « 600 millions d'euros déjà perdus pour l'hôtellerie et la restauration, 2,5 milliards pour le commerce », calcule son maire.

On est capable de rouvrir les plages progressivement, à partir de la mi-juin, avec une organisation qui tienne compte de la situation. De toute façon, il va falloir apprendre à vivre avec le virus pendant longtemps ! - François CommeiNhes Maire de Sète

Aux Herbiers, bourgade de Vendée, qui, avant l'épidémie, affichait un taux de chômage de 4,4%, l'un des plus bas de France, une partie des nombreuses entreprises locales est à l'arrêt, même si un léger redémarrage se dessine. « Près de 60% d'entre elles ont relancé le travail. La reprise va être longue, mais je suis optimiste. En Vendée, on a l'habitude de se débrouiller tout seul », affirme la maire Véronique Besse (Mouvement pour la France), néanmoins inquiète pour les TPE, plus fragiles.

Egalement présidente de la communauté de communes du Pays-des-Herbiers, elle attend avec impatience - comme les bars, hôtels, campings et restaurants du territoire - de savoir si le Puy-du-Fou pourra rouvrir le 2 juin, comme il le demande. « Le site accueille 2,3 millions de visiteurs par an, et 1 euro dépensé au Puy-du-Fou génère 3,20 euros de dépenses sur le territoire de la communauté de communes », rappelle-t-elle.

 

Soutien à l'économie locale

En France, première destination touristique mondiale, beaucoup d'élus partagent la même anxiété. Y aura-t-il une saison d'été ? A Sète, les nombreux festivals ont été annulés. « Je ne désespère pas que les assureurs puissent intervenir », souffle François Commeinhes, qui ajoute dans la foulée : « Aujourd'hui, l'accès aux plages est interdit. Mais on est capable de les rouvrir progressivement à partir de la mi-juin avec une organisation qui tienne compte de la situation. De toute façon, il va falloir apprendre à vivre avec le virus pendant longtemps. »

Partout, les maires ont commencé à instaurer des mesures de soutien à l'économie locale. Suspensions de loyers des locaux appartenant aux communes, plan d'accompagnement pour les commerces et restaurants fermés, annulation de taxes et redevances diverses (taxe de séjour, droit de voirie…), création de fonds d'aide…

 

Droit à la différenciation

Au cœur de la politique de déconfinement, les maires sont unanimes : ils réclament un droit à la différenciation qui permette une gestion territoriale de cette étape délicate. Jeudi dernier, ils l'ont fait savoir haut et fort à Emmanuel Macron, qui semble les avoir entendus. D'ici là, ils tentent de régler au mieux de multiples problèmes : la distribution des masques grand public - avec la crainte de ne pas en avoir en nombre suffisant, la réouverture progressive des écoles, les conditions sanitaires à appliquer. « Où sont les masques ? Où sont les tests ? Les conditions de cette réouverture ne sont absolument pas réunies », martèle, depuis quinze jours, Philippe Saurel qui par sa présence médiatique espère toucher directement ses administrés... « Là encore, l'Etat reste très vague. Il ne dit rien sur la restauration et le transport scolaire, les activités parascolaires », déplore André Laignel.

 

Comme chaque fois qu'il y a une crise, l'Etat se tourne d'abord vers les maires. - André Laignel, vice-président de l'Association des maires de France et maire PS d'Issoudun

 

Pour les élus, l'enjeu majeur dans cette phase est d'assurer la sécurité sanitaire de leur population et de ne surtout pas créer de nouvelles occasions de contaminations... Pas question de s'exposer aux mêmes critiques que celles suscitées par l'organisation du premier tour du scrutin municipal, lorsqu'il s'agira de distribuer les masques.

 

Pour lui, comme pour ses collègues, la décentralisation a montré son efficacité au cours des dernières semaines. Au lendemain de la pandémie, il faudra aller plus loin encore, en tirant tous les enseignements de cette période.

 

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